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Evolution de la tactique militaire française
au 18e siècle
 
L'armement conditionne l'emploi des armées au combat en modifiant ses tactiques, son organisation et l'instruction des troupes. Les évolutions de la tactique au 18e siècle sont conséquentes des progrès techniques accomplis avec l'apparition du fusil et des améliorations apportées à l'artillerie.

La démarche sera lente, et les expériences des nombreuses guerres de ce siècle donneront souvent lieu à des conclusions contradictoires. Il faudra attendre l'effort intellectuel intense de la fin du siècle pour entrevoir l'utilisation la plus pertinente des nouvelles armes équipant l'armée française.

 
La tactique linéaire ou l’influence de l’apparition du fusil
 
Dés son apparition le fusil va affirmer la prédominance de la puissance du feu sur la puissance de choc. L'importance de l'infanterie, agissant par le feu, ne va cesser de s'accroître, au détriment de la cavalerie, arme de choc par excellence.
 
Une fois l'importance du feu reconnue, tous les chefs militaires sont hantés par le désir de profiter au maximum de ses effets. Mais ils se borneront tout d'abord à essayer d'obtenir une ligne de feu continue la plus étendue possible et le principe de la tactique linéaire découle de cette idée directrice.
 
Avec le fusil, arme maniable à tir rapide, le nombre de rangs nécessaire pour obtenir un feu continu est plus faible qu'avec le mousquet qu'il remplace et dont la cadence de tir est lente. La profondeur de la ligne diminue en conséquence de cinq à trois rangs. Pendant que le premier tire, les deux autres rechargent. La maniabilité du fusil permet en outre de resserrer les rangs, aboutissant à de longues lignes d'infanterie minces et continues. Ces modifications de l'ordre de bataille se mettent en place lentement et par tâtonnements entre 1700 à 1750. L’œuvre présentée ci-dessus, de Félix Philippoteaux, présente une illustration des formations linéaires de l’époque.
 

La volonté d'obtenir un feu continu engendre également le tir au commandement et l'abandon des formations de tirailleurs afin de ne pas affaiblir la ligne de feu. La rapidité du tir prime sur la précision. Mais dès la première salve la fumée masque l'objectif et il devient impossible de viser correctement. Il est donc commandé de tirer horizontalement le plus vite possible et bien souvent les deuxième et le troisième rangs tirent au dessus de la cible. L'efficacité est en conséquence très en dessous de la puissance de feu théorique.
 
En formation de combat, l'infanterie est généralement étirée en deux minces lignes successives et rectilignes de trois rangs chacune. La seconde servant uniquement à combler les pertes de la première, elle est déployée à d'environ 300 pas derrière la première.

 
L’emploi de l’artillerie
 
J
usqu'à la création du système de Gribeauval, l'artillerie régimentaire est armée de deux canons de 4 "à la suédoise". Ces pièces sont servies par l'infanterie et souvent mal employées. Leur feu est destiné à renforcer celui des lignes d'infanterie. L'artillerie de parc est quant à elle peu mobile. Datant du système Vallières, elle est généralement groupée dans un parc d'armée.
 
Au moment du déploiement pour la bataille, le commandant de l'armée fixe la répartition de son artillerie. Le parc détache alors un certain nombre de pièces, groupées en général par brigades de dix et venant se placer devant la ligne d'infanterie ou sur ses ailes. Cette artillerie doit être considérée comme fixe. En cas d'avance elle suivra difficilement. En cas de défaite on ne pourra pas la retirer.

 
Physionomie du combat en ordre mince
 
Le dispositif du combat en ordre mince est rigide. Il se compose de deux lignes d'infanterie, artillerie en avant et cavalerie aux ailes. L'armée dispose de peu de réserves. S
ur le champ de bataille, l'étirement de l'infanterie en longues lignes rectilignes rend toute manœuvre extrêmement difficile à exécuter sans désordre. Mettre une armée en ordre de bataille est un mouvement lent car la troupe doit passer de la formation en colonne, utilisée pour les déplacements sur route, à la formation en ligne. Plusieurs heures sont généralement nécessaires et, le plus souvent, il faut rectifier la ligne sur le champ de bataille avant l'engagement.
 
En fonction de cette lenteur de déploiement, l'ennemi ne peut être forcé à combattre et peut facilement se retirer pendant que son adversaire s'installe en ordre de bataille. De plus, une armée marche étroitement groupée et n'occupe qu'un espace restreint de la zone d'opérations. Les batailles du 18e siècle sont en conséquence issues d'un consentement mutuel. 
 
Le combat débute en général par une canonnade de l'ensemble de l'artillerie, puis les deux lignes d'infanterie s'avancent et se fusillent réciproquement. Aux ailes la cavalerie engage le combat avec celle de l'ennemi, cherchant à la refouler pour agir sur le flanc ou les arrières de l'infanterie. Si elle y parvient, la menace engendre souvent la retraite générale de l'ennemi. La cavalerie peut également attendre la désorganistion de 
l'infanterie ennemie par le feu ou encore que des vides fortuits s'y produisent, lui donnant l'occasion de charger.
 
Malgré l'impossibilité reconnue pour la cavalerie de charger avec succès une ligne d'infanterie organisée, c'est 
elle, en général, qui emporte la décision. La victoire n'est alors que préparée par le feu de l'infanterie et de l'artillerie.
 
La plupart des généraux français hésitent à faire charger leur infanterie. Ils redoutent les désordres que pourraient entraîner une telle manœuvre. Les idées de l'époque sur la nature de la puissance de choc amènent également à nier l'efficacité de la charge d'une longue et mince ligne. Seul Frédéric II, 
pendant la guerre de 7 ans, osera faire charger son infanterie en ligne, s'appuyant sur sa remarquable discipline. Cette innovation soulèvera l'étonnement général.

 
L’exemple de Frédéric II
 

Contrairement à l'opinion courante, Frédéric II, le grand vainqueur de la guerre de 7 ans, n'est pas un novateur. Il utilise la tactique linéaire, qui, en France, commence déjà à sembler surannée. Mais il en usera en maître et en épuisera toutes ses possibilités. Son infanterie possède en outre une incroyable discipline d'évolution et de feu, tandis que sa cavalerie est excellente.

Ses batailles sont des chefs d'œuvre de la tactique linéaire. Mais il enregistre également des revers, comme à la bataille de Kolin le 18 juin 1757, 
illustrée ici par Rava Giuseppe en montrant l'infanterie prussienne en ordre mince, ou les Autrichiens l'obligent à lever le siège de Prague.
                                                              
 

La querelle de l’ordre mince et de l’ordre profond
 
De nombreuses discussions, souvent passionnées, analysent les meilleures façons d'adapter la tactique du combat au fusil. Elles vont perdurer durant tout le 18e siècle et ne seront pas terminées quand la Révolution éclatera. Deux périodes distinctes peuvent néanmoins être observées, prenant la guerre de 7 ans comme charnière.
 

En France, avant la guerre de 7 ans et dès 1720, certains généraux mettent en valeur les inconvénients de la tactique linéaire. Les plus importants d'entre eux concernent la lenteur du déploiement des troupes et la difficulté des mouvements sur le champ de bataille. Sous cette impulsion l'art des évolutions, encore balbutiante, va faire des progrès continus. Mais il reste le problème de la phase ultime du combat, la charge.
 
En France, l'efficacité de la charge d'une infanterie en ligne semble douteuse car il paraît difficile d'arriver à la discipline de feu des Prussiens ou des Anglos-hanovriens avec l'armée française. Les généraux finissent par prôner l'emploi de l'arme blanche, plus adaptée, dit-on, au caractère du soldat français. De là à concevoir la charge sous la forme d'un bélier rompant les minces lignes d'infanterie adverses, il n'y avait qu'un pas et, méconnaissant totalement les effets du feu, le chevalier Folard propose en 1724 le principe de la colonne massive et "surpressée".
 
Ces théories extrêmes ne sont pas adoptées, mais dans tous les corps de troupe les officiers se préoccupent de trouver des formations plus faciles à manier et d'apparence moins frêles que les lignes. Une réponse pertinente est trouvée avec les formations de tirailleurs isolés, en fonction de l'efficacité de leurs tirs et ils réapparaissent en France vers 1730. La Guerre de 7 ans va servir de banc d'essai à ces nouvelles formations.
 
Cette guerre voit le triomphe de la tactique linéaire employée par Frédéric II. Les succès prussiens sont cependant en grande partie dus à la aux qualités et à l'excellente instruction des troupes, confrontées à une certaine médiocrité des généraux adverses. La tactique employée n’a rien de remarquable, mais elle est parfaitement exécutée, avec un grande précision et une formidable discipline de feu.
 

En France, la leçon est retenue et un transfuge prussien, Pirch, fait adopter sa méthode des alignements et des points de vue. C'est le triomphe de l'ordre linéaire, entre 1774 et 1776 jusqu'à ce que l'excès du formalisme de ces méthodes engendre des réactions. Les partisans de l'ordre profond, reviennent en faveur avec Mesnil-Durand et le maréchal de Broglie, qui organise les célèbres manœuvres du camp de Vaussieux en 1778 pour trancher le différent. Ces manœuvres démontrent néanmoins que l'ordre profond est tout aussi difficile à manier que l'ordre mince.

 
Le compromis entre l’ordre mince et l’ordre profond
 
Vers 1780 une opinion intermédiaire entre les partisans extrêmes de la puissance de feu et ceux de la puissance de choc apparaît. Elle propose de résoudre le problème en l'abordant différemment. Il ne s'agit pas de savoir si une formation est supérieure à une autre, car toutes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Il s'agit de passer facilement de l'une à l'autre
 en fonction des circonstances.
 
Guibert fait adopter ses "colonnes de bataillon" donnant un moyen simple de passer de la formation en colonne à la formation en ligne et représentant un compromis intéressant. 
La formation en colonne reste celle  de la marche et de l'attente, tandis que le combat commencera par les tirailleurs et l'artillerie, pour ensuite voir se déployer la plupart des bataillons pour soutenir le feu.
 
Ensuite les opinions diffèrent. Les uns pensent pousser jusqu'au bout et charger à la baïonnette en ordre mince, les autres estiment qu'il faudra former le plus tôt possible des colonnes d'attaque. Les expériences du temps de paix ne permettent pas de trancher et la guerre en décidera.
 
Le règlement d'Infanterie de 1791 reflète ce compromis. Il décrit les formations en colonne pour la manœuvre et l'attente, ainsi que les formations en ligne sur trois rangs pour le combat. Les feux à volonté y ont été reconnus comme seuls réalisables.
 
Ce règlement ne parle pas des tirailleurs, mais tous les régiments, dans leurs manœuvres, font plus ou moins usage de formations de ce type à différentes échelles, soit sous la forme de "tirailleurs de combat", regroupant quelques compagnies par bataillon, soit sous la forme de "tirailleurs en grande bande" composés de bataillons entiers. Ce règlement de 1791 ne sera pas modifié ni pendant la Révolution ni sous l'Empire, mais si certains cadres supérieurs ne suivent pas ses prescriptions, tous s'en inspireront plus ou moins.

 
Les origines de la division
 
Le fusil ne modifie pas seulement la tactique du combat, il bouleverse l'organisation des armées en campagne. L'apparition de la division est probablement la conséquence la plus importante de l'apparition de cette arme nouvelle.
 
En entraînant une augmentation de la largeur du front de bataille, le fusil rend difficile l'exercice du commandement, mais il 
permet à une troupe isolée de mener un combat retardateur contre des forces supérieures. Son existence amène donc à envisager la création d'un échelon intermédiaire entre l'a brigade et l'armée.
 
Luxembourg, Berwick, Villars, ou le Maréchal de Saxe avaient entrevu le principe divisionnaire et l'avaient appliqué de façon passagère, mais la véritable origine de la division se trouve dans l'instruction du Maréchal de Broglie, pendant la campagne de 1760. De Broglie divise son armée en quatre colonnes et spécifie que ce fractionnement restera inchangé pendant toute la campagne. Il ne s'agit là que de divisions d'une seule arme, composées exclusivement de cavalerie ou d'infanterie.

Il faut attendre l'ordonnance de Brienne, en 1788, pour voir se constituer, dès le temps de paix des divisions regroupant infanterie et cavalerie. L'adjonction de l'artillerie à ces deux armes, 
en 1795, est rendue possible grâce à la mobilité que le système de Gribeauval lui a donné, engendrant ainsi l'aspect moderne de la division.
 
Cette division, issue de l'apparition du fusil et des progrès de l'artillerie, constituera la base des armées de la Révolution et de celles de l'Empire.
 

L'école française de la fin du 18e sciècle
 
L'activité intellectuelle dépensée au cours du 18e siècle d
ans le domaine militaire est prodigieuse. En 1763, après les revers de la guerre de 7 ans, elle s'intensifie encore, comme le démontre le nombre et la valeur des écrivains militaires de l'époque. Il est ainsi possible de parler d'une véritable "Ecole française".
 
Les plus célèbres sont Guibert, auteur de l' « Essai général de Tactique » en 1772, puis de la « Défense du système de guerre moderne » en 1779, du Teil auteur de l' « Usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne » en 1778, Beurcet dont les « Principes de la guerre de montagne » de 1765 seront un des livres de chevet de Napoléon.
 
Mais en dehors de ces grands noms, de nombreux officiers généraux et subalternes rivalisent d'ardeur et d'ingéniosité. Le nombre d'études, de mémoires techniques et d'écrits sur le sujet à cette époque est considérable. Tous ses aspects, comme l’organisation de l'armée, la tactique, ou les méthodes d'instruction sont abordés avec une hardiesse et une largeur de vue extraordinaires.
 
Beaucoup d'idées ou de méthodes modernes y sont exposées. Guibert, parlant de l'instruction, s'écrie "Qu'il y a loin de cette misérable routine à un système d'éducation militaire qui commencerait par fortifier et assouplir le corps du soldat, qui lui apprendrait ensuite à connaître ses armes, à les manier, à exécuter toutes les évolutions qu'il doit savoir, à se livrer dans l'intervalle de ces exercices et comme par délassement, à des jeux propres à entretenir sa force et sa gaité".
 
La vogue des études militaires ne s'arrête pas aux murs des casernes et les milieux et salons littéraires se passionnent pour les discussions sur le sujet. L'élection de Guibert à l'Académie Française en 1785 est un triomphe et tous les autres candidats se retirent devant lui.
 
Cette activité intellectuelle est la source des progrès réalisés dans l'ordre tactique, illustrés par le compromis entre l'ordre mince et l'ordre profond. Elle est aussi à l'origine de la nouvelle organisation divisionnaire. C'est dans les écrits de ces grands auteurs militaires, bien plus que dans les règlements, qu'il faut chercher les idées nouvelles concernant l'emploi de l'artillerie du système Gribeauval, réalisé en 1774, donnant à l'armée française une arme inégalée sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.
 

Idées sur l’emploi de l’artillerie
 
A la fin du 18e siècle, les principes essentiels d'emploi de l'artillerie apparaissent. L'arme s'emploie en masse. "On forme de grosses batteries, on bat non des points déterminés mais des espaces. On remplit non le petit objet de démolir un caisson ou de tuer quelques hommes mais l'objet décisif qui doit être de couvrir, de traverser de feu le terrain qu'occupe l'ennemi et celui sur lequel l'ennemi voudrait s'avancer" écrit Guibert. Mais en raison de la faible portée des matériels, la concentration des feux ne peut s'obtenir 
à cette époque que par celle des canons.
 
Le premier objectif de l'artillerie reste l'infanterie ennemie. Frédéric II, Guibert, du Puget ou Gassendi insistent sur ce fait et cherchent à limiter les duels d'artillerie. De plus, la liaison entre les différentes armes du champ de bataille devient primordiale. "Les troupes et l'artillerie étant unies par une protection réciproque, il faut que, pour tirer le parti le plus utile des machines qui sont sous sa conduite, l'officier d'artillerie connaisse la tactique des troupes et réciproquement" écrit encore Guibert. Dans les écoles d'artillerie, Gribeauval fait enseigner la tactique d'infanterie aux élèves officiers.

 
Les bases de l'armée la plus puissante d'Europe
 
Malgré ses imperfections l'armée royale de la fin du 18e siècle est un instrument solide, et l’effort intellectuel de l’époque a porté ses fruits. Pendant les trente années de paix séparant la guerre de 7 ans des guerres de la Révolution, l'armée française fait de tels progrès, qu'elle pourra, sous la Révolution et l'Empire, repousser les attaques de l'Europe coalisée contre elle.

Le 18e siècle, trop souvent présenté comme une période d'ignorance et de pauvreté intellectuelle, mérite à tous points de vue d'être mis en valeur. L'on y trouve une démonstration éclatante d’un grand principe militaire voulant que l'armement conditionne les formes du combat et les structures des armées. Mais de toute évidence, l'organisation et la tactique liées à l'appartirion d'un nouvel armement est un problème ardu. Les expériences de la guerre ne suffisent pas et un intense travail intellectuel de tous les échelons de l'armée est nécessaire. Mais l'armée française de cette époque reste indiscutablement l'ébauche des armées modernes.


 
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