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L'évolution des idées militaires
entre 1870 et 1914

 

 
L'évolution des idées militaires entre 1871 et 1914
 
C'est un fait bien connu qu'à son entrée en guerre en 1914, l'armée française sous-estimait les effets du feu et spécialement du feu de l'infanterie. L'accroissement de la puissance du feu, qu'ont entraîné les progrès considérables de l'armement entre 1871 et 1914, n'était pas apprécié à sa juste valeur.
 
Cependant les expériences ne manquent pas. Parmi les plus importantes, citons, outre la guerre franco-allemande de 1870 - 1871, la guerre russo-turque de 1877, la guerre du Transvaal (1899 - 1902), la guerre russo-japonaise (1904 - 1905), les guerres balkaniques (1912 - 1913). En revanche et malgré l'intérêt qu'elle présente, la guerre de Sécession des Etats-Unis (1861 - 1865) est négligée en Europe.
 
II faut donc reconnaître que malgré son travail consciencieux et soutenu, l'armée française n'avait pas tiré de ces guerres tous les enseignements qu'elles comportaient.
 
 
Les enseignements de la guerre de 1870 - 1871
 
La guerre de 1870 - 1871 permet à l'armée française d'ouvrir les veux sur la puissance du feu. Celle-ci interdit l'emploi de colonnes, si petites soient elles, dans la zone dangereuse. La ligne de tirailleurs doit désormais non seulement préparer l'attaque (comme au temps du premier Empire) mais encore mener le combat de bout en bout. D'autre part, dans tous les cas, la préparation de l'attaque par l'artillerie est nécessaire,
 
Le Règlement d'infanterie de 1875 proclame en conséquence l'importance prépondérante du feu et la nécessité de l'ordre dispersé pour l'approche, le combat et l'assaut. Quant à l'artillerie, comme au temps du Premier Empire, elle doit entrer en ligne le plus tôt possible, engager un duel avec l'artillerie ennemie, écraser celle-ci, puis préparer l'attaque de l'infanterie par un tir prolongé sur les positions ennemies. "Les artilleries européennes ont vécu pendant 25 ans sur ces principes qui, à vrai dire, ne reposent sur aucune expérience péremptoire" (Colin "Les transformations de la guerre").
 
Bien d'autres constatations s'imposent après la guerre de 1870 - 1871, notamment les faiblesses du haut commandement français et le caractère stérile d'opérations uniquement défensives. Mais dans son ensemble l'opinion militaire garde un souvenir trop cuisant des effets du feu pour préconiser une offensive à outrance. En outre les dirigeants, très réalistes, se préoccupent moins d'établir une doctrine d'ensemble que de perfectionner l'organisation et la tactique des petites unités.
 
Le seul reproche que l'on puisse faire à leurs conclusions, c'est de ne pas avoir admis que l'artillerie était nécessaire non seulement dans la préparation mais encore dans l'appui de l'attaque.
 
Dans la guerre russo-turque de 1877 ce qui frappe les esprits c'est l'impuissance des Russes à emporter des retranchements, même défendus par une infanterie faiblement instruite (siège de Plewna). Mais si on en déduit des arguments en faveur de la puissance prépondérante du feu de l'infanterie (même aux grandes distances), on ne comprend pas que l'échec des attaques russes provient de ce que l'artillerie s'est bornée à préparer ces attaques et ne les a pas appuyées. On estime seulement que la préparation d'artillerie n'était pas assez violente. Enfin le fait que les Turcs exécutent un feu désordonné incite à nier l'utilité du tir ajusté; cette opinion allait subsister jusqu'à la guerre du Transvaal (1899).
 
 
La doctrine offensive
 
Peu à peu les enseignements de la guerre de 1870 - 1871 s'estompent dans les esprits. Le caractère ardent de la nouvelle génération des chefs militaires supporte mal les prescriptions prudentes du règlement de 1875. On en vient à sous estimer à nouveau la puissance du feu et à préconiser l'assaut par des troupes de choc en formation compacte. "Une infanterie brave et énergiquement commandée peut marcher sous le feu le plus violent, même contre des tranchées bien défendues et s'en emparer. En terrain découvert, le tirailleur ne se couche que lorsqu'il en reçoit l'ordre" (Règlement d'infanterie de 1884). La guerre du Transvaal allait apporter à cette doctrine d'offensive à outrance un démenti brutal.
 
 
La guerre du Transvaal (1899 - 1901)
 
Pour la première fois les belligérants sont munis de fusils à tir rapide et à poudre sans fumée. Les tirs bien ajustés des Boers produisent le feu le plus meurtrier qu'on ait jamais vu. L'emploi de retranchements, même sommaires, et l'invisibilité du tireur (poudre sans fumée) rendent le défenseur peu vulnérable.
 
Devant les difficultés de l'attaque naît alors la théorie de l'inviolabillé des fronts et l'opinion que le succès ne peut plus être recherché que par des mouvements débordants. L'importance capitale de la valeur individuelle du tireur est admise, mais l'intérêt de la fortification de campagne ne retient pas l'attention.
 
 
La guerre russo-japonaise (1904—1905)
 
Le fait important de cette guerre est l'apparition de la première arme automatique, la mitrailleuse, chez les deux adversaires. Mais, malgré ses aspects terrifiants, elle n'apparaît pas encore comme le moyen de diminuer la densité de la chaîne des tirailleurs, elle est plutôt considérée comme un appoint, une réserve de feu.
 
Ce qui frappe les esprits c'est le fait que, malgré les accroissements considérables de la puissance du feu, les Japonais ont pu obtenir des succès décisifs, grâce à leur tactique résolument offensive. L'emploi de la grenade à main (siège de Port-Arthur) et le développement des fortifications de campagne ne retiennent pas l'attention.
 
 
L'esprit d'offensive à outrance (1906—1914)
 
"D'ailleurs, parallèlement aux Règlements, naissait un état d'esprit faisant passer le mouvement avant le feu, acceptant le mouvement sans la supériorité du feu. Et cet état d'esprit se développait dans le milieu particulièrement propice qu'était l'armée française (courage, héroïsme, mépris, du danger...) au point de devenir une véritable doctrine dominant celle des règlements" écrit Lucas). L'initiative des exécutants est encouragée.
 
Les études militaires, d'ailleurs exactes et remarquables, de l'époque napoléonienne, renforcent cette mentalité. La guerre de 1870 devient une étude de l'initiative et de la volonté des chefs à tous les échelons; l'importance qu'on donne au facteur moral n'est pas non plus sans exercer d'influence.
 
Il naît ainsi à tous les échelons une mentalité d'offensive à outrance "sans souci des pertes et sans économie". Un officier qui dans un exercice sur la carte ou sur le terrain, adoptait une solution défensive passait vite pour un timoré ou un peureux. Cet état d'esprit est concrétisé par deux conférences que le colonel de Grandmaison donne en 1911 en présence des plus hautes autorités militaires sur la "Notion de Sûreté" et "l'Engagement des grandes unités". Ces conférences ont un retentissement énorme. Comme il arrive généralement ce sont surtout les formules les plus osées qu'on retint.
 
Cette doctrine d'offensive devient un véritable dogme, mais on ne se préoccupe que peu des moyens nécessaires à sa réalisation. L'on envisage les problèmes mais sans les approfondir. Les influences d'un tel   état d'esprit sur notre doctrine de combat en 1914 sont primordiales. Les attaques d'infanterie seront menées par une ligne de tirailleurs trop dense. Elles manqueront de profondeur. La mitrailleuse est jugée lourde et encombrante; on la néglige. II n'existe qu'une section de mitrailleuses de 2 pièces par bataillon d'infanterie. Plus de la moitié des mitrailleuses en service est affectée à la défense des places fortes.
 
L'organisation du terrain est ignorée du fantassin, les règlements d'infanterie n'en parlent pas, seuls ceux du Génie en font mention. L'artillerie est considérée comme une arme accessoire. La presque totalité des pertes est en effet attribuée à la balle d'infanterie, conformément d'ailleurs aux statistiques de la guerre russo-japonaise ou 60 % des pertes sont imputées au fusil contre 15 % seulement au canon. Le service en campagne de l'artillerie déclare de son côté que la feu de l'artillerie "n'a qu'une efficacité minime contre un adversaire abrité et que pour amener cet adversaire à se découvrir, il faut l'attaquer avec de l'infanterie".
 
De là à conclure que l'artillerie n'est qu'une arme accessoire et secondaire, il n'y à qu'un pas. "Il faudra renoncer délibérément à la préparation des attaques par l'artillerie, qui ne saurait donner aucun résultat" comme l'annonce le Général Herz en 1923 dans "L'artillerie, ce qu'elle à été, ce qu'elle est, ce qu'elle doit être".
 
"L'artillerie ne prépare plus les  attaques, elle les appuie" peut on lire dans le Règlement de 1913. L'on prévoit une guerre courte, une guerre de mouvement. Dans une telle guerre les obstacles que l'on rencontrera seront de peu d'importance. L'artillerie lourde sera encombrante et inutile. L'artillerie n'aura qu'une mission, appuyer les attaques de l'infanterie. Pour cela elle n'a besoin que d'une portée réduite. Ses qualités maîtresses doivent être la rapidité de manœuvre (donc matériel léger) et la rapidité du tir. En d'autres termes, elle n'effectuera pas d'ajustage des tirs, pas de contrebatterie, pas de préparations d'attaque et pas de concentrations.
 
Avec une telle doctrine le problème de la liaison entre l'infanterie et l'artillerie est primordial; mais en 1914 il n'est pas résolu. L'artillerie mènera au début, un combat séparé de celui de l'infanterie. Si la mission essentielle de la cavalerie est désormais l'exploration, on continue, malgré les perfectionnements des armes à feu, à vouloir l'employer dans la bataille elle-même, ou son "mode d'action principal' sera "l'attaque à cheval et à l'arme blanche".
 
Ainsi, en 1914 si la France avait perçu la plupart des problèmes, il semble que l'on puisse affirmer que son armée ne leur a pas trouvé une solution correspondant aux nécessités de la guerre. Mais est-il possible d'avoir avant la guerre l'exacte prévision des événements?
 
 
La doctrine allemande
 
Les allemands, eux non plus, n'ont pas cette prévision; cependant les solutions qu'ils adoptent sont moins imparfaites que les nôtres. Les bases de leur doctrine sont les mêmes; "l'offensive seule permet de vaincre l'ennemi". La plus large initiative doit être laissée aux exécutants.
 
Les Allemands ont mieux compris que les Français l'importance primordiale du feu. "Attaquer c'est porter le feu en avant". Avant de se porter en avant il faut obtenir la supériorité du feu. Ils attachent plus d'importance que nous à la mitrailleuse. En revanche, eux aussi répugnent à l'ordre dispersé; "l'abandon des formations serrées, dit leur règlement, est un mal que l'on doit éviter toutes les fois que cela est possible".
 
Les  travaux de  campagne sont chez eux d'un usage courant. Leur doctrine d'artillerie est plus logique que la nôtre, elle prévoit, avant l'attaque, une préparation d'artillerie lourde (destruction de l'artillerie ennemie et des obstacles matériels) et un appui de l'attaque par l'artillerie légère. Mais chez eux comme chez nous le problème de la liaison entre l'infanterie et l'artillerie n'est pas résolu.
 
 
Conclusion
 
Stimulées par le souvenir de la défaite de 1870 - 1871, l'armée et la nation ont accompli dans le domaine militaire un effort considérable. Le développement des idées antimilitaristes et une certaine lassitude ont ralenti cet effort au début du XXe siècle, mais devant l'imminence du danger la France a su se ressaisir à partir de 1911.
 
Cette période de 1871 à 1914 assiste à des progrès si considérables de l'armement (mitrailleuse, artillerie à tir rapide) que les esprits éprouvent quelque peine à s'y adapter. Certes la doctrine d'offensive à outrance qui règne dans l'armée de 1905 à 1914 méconnaît la puissance du feu, mais n'est-elle pas la manifestation désordonnée mais éclatante d'un moral magnifique? C'est son moral, qui permettra à l'armée française de supporter en 1914 les revers du début de la guerre et de reprendre l'initiative des opérations à la bataille de la Marne.



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