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La renaissance de l'armée 1871 - 1900
 
Sous le coup de la défaite de 1870 un véritable élan créateur anime l'armée française. Durant les trente dernières années du XIXe siècle tout notre système militaire est réformé. Un effort scientifique et financier considérable entraîne des progrès remarquables dans l'armement. Enfin à la paresse intellectuelle d'avant 1870 succède une véritable renaissance des études militaires.

 
Les premières lois militaires
 
Entre 1871 et 1875 trois lois modifient profondément la structure militaire de la France. La  loi de recrutement du 27 juillet 1872 est comme toujours la plus débatue. La discussion reste cependant sur un plan élevé et on ne saurait trop louer l'assemblée nationale d'avoir fait passer les nécessités de la défense avant tous les soucis politiques ou électoraux. Le vote de la loi, en juillet 1872, est un acte de foi et de courage, car les dernières localités françaises occupées ne sont évacuées par les  Allemands qu'en septembre 1872.
 
Le principe de l'obligation du service militaire personnel et sans remplacement est admis par tous. L'exemple de la Prusse est là pour montrer sa nécessité. La fixation de la durée du service donne lieu aux plus vives discussions et un compromis est finalement trouvé. L'assemblée nationale étant en majorité conservatrice, les partisans du service à long terme l'emportent. La durée totale du service est fixée à vingt ans, décomposés en cinq ans dans l'armée active, quatre dans la réserve de l'active et onze ans dans l'armée territoriale.
 
Mais pour des raisons financières et politiques, le contingent est divisé en deux parties, en principe égales, et désignées par tirage au sort. Dépasser les effectifs allemands pourrait fournir un casus belli à Bismarck. La première partie du contingent effectue les cinq ans de service actif et la seconde est libérée au bout d'un an.
 
Enfin les exemptions sont nombreuses (membres du clergé et de renseignement....). Moyennant un versement de 1.500 francs, les universitaires ou candidats à certains diplômes peuvent n'effectuer qu'un an de service. En temps de guerre, cette loi permet de compter sur une armée active d'1.000.000 d'hommes et d'une armée territoriale d'1.200.000 hommes. Dans la pratique les nécessités budgétaires entraîneront la libération de la première partie du contingent au bout de quarante mois.
 
La loi d'organisation de l'armée du 24 Juillet 1873 divise le territoire en 18 Régions militaires (19 avec l'Algérie). A chaque région correspond une grande unité, existant dès le temps de paix, le corps d'armée. La composition du corps d'armée est fixée à deux divisions d'infanterie, une Brigade de cavalerie, une brigade d'artillerie à 2 régiments, un bataillon du génie et un escadron du train des équipages.
 
Le recrutement des hommes se fait en temps de paix sur le plan national, et en temps de guerre sur le plan régional, chaque corps d'armée tirant de sa région les ressources nécessaires à sa mobilisation. Ce système, qui par certains côtés rappelle l'organisation territoriale de 1788, restera en vigueur jusqu'en 1914. Les difficultés qui surgiront lorsque l'on voudra le modifier après 1918, prouveront sa simplicité et son efficacité.
 
La loi des cadres de 1875 pose le principe de la permanence des cadres. Leur nombre est calculé de façon à assurer à la mobilisation l'encadrement d'un effectif double de celui du temps de paix. Un cadre d'officiers de réserve est également prévu.
 

 
Composition de l'armée après la promulgation des trois nouvelles lois
 
L'infanterie regroupe 144 régiments d'infanterie, 3 régiments de tirailleurs, 30 bataillons de chasseurs, 1 régiment étranger et 3 bataillons d'infanterie légère. Chaque bataillon d'infanterie ne possède plus que 4 compagnies au lieu de 6, mais le nombre des bataillons par régiment est porté de 3 à 4. La suppression des 4èmes bataillons entraînera peu après la formation de 18 nouveaux régiments d'infanterie.
 
La cavalerie dispose de 77 régiments, l'artillerie de 38 régiments à 13 batteries chacun et le génie de 4 régiments à 5 bataillons.
 

Le haut commandement est profondément remanié. Le corps d'Etat-major, rendu en partie responsable des désastres de 1870, est supprimé. Désormais les officiers d'état-major sont recrutés par concours dans toutes, les armes. En 1876 sont créés les ''Cours spéciaux d'enseignement militaire supérieur", qui se transforment en "Ecole militaire supérieure" et, en 1880, en '"Ecole supérieure de guerre".
 
Un Etat-major général est institué pour la préparation de la mobilisation et des plans d'opérations. Sur ce point encore, l'exemple de la Prusse et le souvenir des incohérences de notre entrée en guerre en 1870 portent leurs fruits.
 
Enfin pour compléter le tableau sommaire de l'œuvre militaire de la Troisième République à ses débuts, il faut citer la loi sur le rengagement des sous-officiers en réaction contre l'indifférence du Second Empire à leur égard. Un corps de contrôle, la subordination de l'administration au commandement, et l'autonomie donnée au service de santé sont aussi mis en place.
 

 
Nouvelles lois militaires
 
Quoique supprimant le remplacement, la loi de recrutement de 1872 n'a pas établi une véritable égalité des charges et donne lieu à des critiques de plus en plus vives. Des considérations de politique intérieure comme la suppression des inégalités, ou l'allégement des charges, sont à l'origine de la loi de recrutement de 1889. La durée du service actif est abaissée de cinq à trois ans. En contrepartie la durée du service dans la réserve est portée de quatre à sept ans, puis puis en 1893. La limite d'âge de l'armée territoriale est quant à elle élevée de 40 à 45 ans.
 
L'ensemble du contingent est incorporé mais les dispenses restent nombreuses. Les soutiens de famille, frères de militaire, membres de renseignement, futurs ministres des cultes, étudiants, ouvriers d'art, par exemple, continuent à n'être assujettis qu'à un an de service.
 
On justifie ces dispenses par les nécessités de la conservation des élites. "Il s'agit du maintien de la haute culture dans l'art, la science et l'industrie" déclarait Berthelot. Quoiqu'il en soit, la nouvelle loi ne désarme pas les critiques adressées à la loi de 1872.
Vers la même époque un gros effort est fait pour permettre l'encadrement des unités de réserve, et on peut envisager ouvertement dans le plan de mobilisation la constitution de grandes unités de réserve.
 
La réduction du service militaire à trois ans pose enfin un grave problème d'encadrement en sous-officiers. Le recrutement des sous-officiers, qui avec le service à long terme était assuré automatiquement, risque de se tarir. La loi fait porter aux deux tiers de l'effectif, la proportion de sous-officiers rengagés dont les avantages matériels sont accrus.
 

 
Efforts d'armements
 
Parallèlement à l'œuvre de réorganisation de l'armée, un effort remarquable est fait dans le domaine de l'armement, durant toute la période qui s'étend de 1871 à 1900. Le fusil Gras est adopté en 1874 et peu après lui le mousqueton et le revolver à barillet. Quelques années plus tard on ne recule pas devant les dépenses considérables occasionnées par le remplacement du fusil Gras par le fusil Lebel.
 
L'effort scientifique, industriel et surtout financier n'est pas moins grand en ce qui concerne le matériel d'artillerie. L'on assiste à la mise en service successive des canons de Reffye (1873), du canon de 95 Lahitolle (1875), premier canon français en acier, des canons de Bange (1878), des canons Baquet (1880) et enfin du canon de 75 modèle 1897, première pièce à tir rapide au monde. Ce chef d'œuvre est le couronnement d'une  extraordinaire série de progrès techniques. Dans tous les domaines, d'ailleurs, le même souci de modernisation domine. Il n'est pas d'outil, de voiture, de caisson qui n'ait un nouveau modèle entre 1875 et 1900.
 
Enfin Serré de Rivières achève la fortification des frontières du Nord-est. En première ligne, il édifie deux rideaux de forts, l'un de Verdun à Toul, l'autre d'Epinal à Belfort. En deuxième ligne, une série de places fortifiées sont construites, comme à Lille, Laon, Reims, Langres, ou Besançon. Plus à l'arrière, Paris est entouré d'une ceinture d'ouvrages à une distance telle que l'investissement complet en devient difficile. On reprochera par la suite à cette organisation d'avoir englouti des crédits qui auraient pu être utilisés à parfaire notre armement offensif. Mais il faut cependant reconnaître qu'elle remplira pleinement son rôle en 1914, en permettant à notre concentration de s'effectuer à l'abri de toute surprise.
 
Vers la même époque le grand ingénieur militaire belge Brialmont prévoit que l'existence d'un tel système défensif amènerait l'Etat-major allemand à modifier ses plans et à porter son effort principa lvers le Nord, c'est à dire en Belgique. Cette idée visionnaire sera suivie d'effets en 1914.
 

 
Renaissance des études militaires
 
La défaite de 1870 secoue l'apathie intellectuelle qui était le trait dominant des cadres de l'armée depuis 1815. Dès le lendemain de la guerre, des officiers se réunissent spontanément pour étudier les problèmes d'organisation et de tactique. C'est dans le bulletin de la "Réunion des officiers" que paraît en 1876-1877 les "Etudes sur le combat" du colonel d'Ardant du Picq, tué en 1870. Cette œuvre remarquable réagit contre les conceptions purement géométriques de la guerre et montre l'importance du moral. L'influence de l'ouvrage est considérable :
 
"L'art de la guerre, dit Ardant du Picq, subit de nombreuses modifications en rapport avec le progrès scientifique et industriel.... Mais une chose ne change pas, le cœur de l'homme, et comme en dernière analyse, le combat est une affaire de moral, dans toutes les modifications qu'on apporte à une armée, organisation, discipline, tactique, la juste appropriation de toutes ces modifications au coeur humain à un moment donné, moment suprême, celui de la bataille, est toujours l'essentiel".
 
"L'armée n'est réellement forte que lorsqu'elle découle de l'institution sociale".
 
"Le plus mince détail pris sur le fait dans une action de guerre est plus Instructif pour moi soldat que tous les Thiers et Jomini du monde, lesquels parlent sans doute pour les chefs d'état et d'armée, mais ne montrent jamais ce que je veux savoir, un bataillon, une compagnie, une escouade en action".
 
En 1883, les Français découvrent Clausewitz. Cet officier prussien qui avait participé aux guerres de l'Empire dans les rangs des armées russe et prussienne, est probablement le seul des contemporains de Napoléon ayant discerné et exposé l'essentiel de ses méthodes de guerre, en particulier dans son "Précis de l'art de la guerre" de 1838.
 
Lui aussi s'était élevé contre une conception purement géométrique des opérations et avait remarqué que les plus grands résultats obtenus par Napoléon étaient conséquents aux attaques et aux poursuites énergiques. De très habiles manœuvres, comme celles de Lützen et de Bautzen (1813) ou de la campagne de France (1814), n'avaient pas procuré les plus grands trophées. Clausewitz en conclut que la guerre est avant tout un acte de force matérielle et de force morale. Tout le reste n'est que vaine spéculation.
 
Malgré quelques lacunes et erreurs de détail, cette conception de la guerre, dont s'inspira l'armée prussienne avant 1870, a le grand mérite de chasser le formalisme de l'enseignement militaire. Son influence en France après 1883 est profonde.
 
La découverte de Clausewitz est en partie à l'origine de nombreuses études des campagnes de Napoléon et des opérations prussiennes de 1870-1871. II faut d'ailleurs remarquer que, par fierté nationale, les écrivains français cherchent surtout à mettre en évidence les erreurs des Prussiens au cours de la campagne de 1870, et que, toujours par fierté nationale, ils ont tendance à accentuer les doctrines de Clausewitz et à ne chercher le secret de la victoire que dans l'offensive la plus directe et la plus vigoureuse possible. Ce schéma de pensée mennera aux écatombes des premières batailles de 1914.
 
La floraison d'œuvres militaires de valeur entre les années 1885 et 1895 est un phénomène remarquable. C'est de cette époque que datent les ouvrages de Bonnal, de Perron, de Gilbert, de Langlois. "L'Artillerie de campagne" de ce dernier, servira de base à l'emploi du canon de 75 modèle 1897. C'est le premier ouvrage de valeur sur l'utilisation de l'artillerie depuis celui de du Teil de 1778. L'activité militaire déborde également le domaine technique, comme le montre Lyautey en 1891 en publiant son étude sur le "Rôle social de l'officier".
 
Toute cette renaissance militaire bénéficie d'ailleurs de l'appui moral de la nation. C'est l'époque des vers de Déroulède, des contes d'Erckmann-Chatrian, des chansons de Paulus. Dans toutes les cérémonies l'on voit une alsacienne en costume. L'idée de revanche hante tous les esprits, bien que l'on n'en conçoive pas encore la réalisation pratique.


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